Némésis ne vous demande pas de haïr, elle vous demande de vous souvenir de vous-mêmes… Vous n’étiez pas trop sensibles, trop intenses ou trop fragiles

De la fille à la femme, la naïveté ou la peur d’épouser ce mot, d’avoir été ou de représenter ce qu’il incarne, est un sentiment universel. Quoi d’autre que la poésie pour exprimer la cruauté de ce sentiment et le combat qu’on livre pour s’en libérer ?
Dans cet article, nous retrouvons de nouveau Luisa, poétesse lyrique du XXIe siècle. Elle nous confesse un crime, le sien, et nous invite à prendre part à l’autopsie à travers son nouveau recueil : Némésis.
Némésis incarne la déesse de la vengeance divine. Loin d’être colère, elle est rétribution. Ce recueil voit le jour à la suite d’une première œuvre sensationnelle et touchante, disponible en librairie, L’Amante, où l’autrice subissait un amour presque maladif.
À l’instar d’un réveil, Némésis est né, en trois actes surprenants et dramatiques.
Epstein Island, King Kanye, September 27 sont les titres de certains poèmes de l’œuvre. Ses textes tirent leurs influences d’auteurs comme Japrisot, Éluard, Sénèque, en passant par Sartre. La singularité de l’autrice est ainsi marquée par cette coexistence amusante et rafraîchissante entre modernité et classicisme.
Cette œuvre n’est pas un hommage à son agresseur, mais une exploration violente de la naïveté féminine et de la difficulté de se pardonner sa propre vulnérabilité, qui parlera à toute âme encore « Amante » ou en quête de se retrouver.
À quel moment avez-vous compris que Némésis devait exister ?
Le jour où j’ai réalisé que je n’écrivais plus depuis la douleur, mais depuis la lucidité.
Dans L’Amante, j’étais encore à l’intérieur de la blessure. Je la vivais en temps réel. Némésis est né quand j’ai commencé à la regarder de l’extérieur, quand la colère a remplacé les larmes, et que cette colère est devenue quelque chose de propre, de construit. Le livre s’est imposé comme une évidence : il fallait que L’Amante meure quelque part pour que quelque chose de plus fort puisse naître.
Pourquoi la figure de Némésis ?
Parce que Némésis ne se venge pas par haine. Elle rétablit l’équilibre. C’est une justice froide, presque mathématique. Et c’est exactement ce que j’ai senti en écrivant ce recueil, pas une envie de détruire, mais une envie de remettre les choses à leur juste hauteur.
La citation de Japrisot en exergue dit tout : la vérité laissée derrière soi, marchant lentement, à la hauteur exacte de nos fautes.
Némésis, c’est ça. Elle ne court pas. Elle attend.
Que reste-t-il de L’Amante aujourd’hui ?
Elle existe encore, mais autrement. Elle n’est plus la proie. Dans Santa Luisa, je l’ai gravée sur un vitrail sainte, mais toujours marquée.
Ce qu’il reste d’elle, c’est la mémoire de ce qu’elle a traversé, et la conscience que cette traversée avait un prix. L’Amante ne disparaît pas : elle se transforme. Némésis ne la tue pas, elle la libère.
Boys Don’t Cry, Lucid Dream, The Last of Us : est-ce le processus de l’amour toxique ?
Oui, absolument. Boys Don’t Cry, c’est l’implosion, le moment où l’on ravale ses larmes pour survivre à quelqu’un qui refuse les siennes.
Lucid Dream est le passage dans l’entre-deux, là où l’on rêve encore pour ne pas mourir de la vérité, comme le dit Éluard. Et The Last of Us, c’est le combat final avec soi-même, pas avec l’autre, mais avec ce qu’il a laissé en nous.
C’est un cycle que beaucoup de femmes reconnaîtront sans avoir besoin qu’on le leur nomme.
Octave Parango, BoJack, Rick & Morty : quel est leur point commun ?
Ils sont brillants et autodestructeurs. Ils fascinent précisément parce qu’ils sont en ruine. Ce sont des hommes qui ont compris comment rendre leur propre chaos séduisant, et c’est le piège.
Dans Octave Parango, il est cynique, brillant, fier et camé. BoJack veut la vérité mais refuse d’en payer le prix. Rick s’invente Dieu pour ne pas affronter ce qu’il est vraiment.
Ce sont des archétypes du bourreau moderne : jamais totalement monstres, jamais totalement innocents. Et c’est précisément pour ça qu’on reste.
Pourquoi mélanger littérature, pop culture, cinéma dans un même recueil ?
Parce que c’est comme ça que vit mon époque. La douleur que je décris, je l’ai vécue en écoutant du rap, en regardant des séries à 3 h du matin, en lisant Sartre dans un aéroport.
Séparer ces mondes aurait été une forme de mensonge. Kill Bill et Sénèque parlent de la même chose : la vengeance, le deuil, la survie.
Il m’importait que le recueil ressemble à une conscience contemporaine : fragmentée, poreuse, mais cohérente dans ce qu’elle ressent.
Pourquoi jongler entre les codes d’une autre époque et ceux d’aujourd’hui ?
Parce que le chagrin n’a pas de date. Une femme qui souffre en 2026 n’est pas si différente de celle que Sénèque observait.
Ce que change l’époque, c’est le décor : une Ducati au lieu d’un cheval, un Uber au lieu d’une calèche. Mais les larmes, elles, sont les mêmes.
Cette collision temporelle était une façon de dire : ce que tu traverses a toujours existé. Tu n’es pas seule dans le temps non plus.
Némésis vivra-t-il dans d’autres arts ?
Je ne ferme aucune porte. Avec L’Amante, la musique et le cinéma faisaient partie de l’ADN du projet dès le départ.
Pour Némésis, je veux d’abord que le livre respire, qu’il trouve ses lecteurs. Mais certains poèmes, Takotsubo, September 27, Taycan Dream, ont quelque chose de très scénique, presque dramaturgique.
Si un jour la scène les appelle, je les laisserai y aller.
Quelle est la place de la poésie aujourd’hui ?
Elle est partout et invisible en même temps. Les gens lisent des poèmes sans savoir que c’en sont, dans les paroles de leurs chansons, dans les légendes Instagram qui les font pleurer.
La poésie a quitté les salons pour vivre dans les téléphones. Ce que j’espère, c’est qu’un recueil comme Némésis rappelle que la forme écrite a encore quelque chose que le reste ne peut pas reproduire : le silence entre les mots.
Ce silence-là, personne ne peut le coder.
Quelles causes et quels projets ?
Les femmes. Toujours. Leur honte, leur colère ravalée, leur façon d’aimer jusqu’à se perdre.
Dans Epstein Island ou Ève & Adam, j’écris depuis une rage très collective, celle des femmes de mon pays, de leur sang dans mes veines.
Je ne sais pas encore quelle forme prendra le prochain projet. Mais il sera sans doute plus politique. Plus violent, peut-être. Je sens qu’il y a encore quelque chose à rendre.
Votre perception de l’amour aujourd’hui ? Un message aux femmes ?
L’amour est réel. Mais certains amours sont des prisons décorées.
Ce que je dirais aux femmes qui ont été L’Amante : vous n’étiez pas trop sensibles, trop intenses, trop fragiles. Vous étiez simplement mal aimées.
Et Némésis ne vous demande pas de haïr, elle vous demande de vous souvenir de vous-mêmes.
« Et si je tombe, c’est pour renaître, un peu plus forte qu’Adam et Ève. »
Vos influences littéraires ?
Sébastien Japrisot pour la vérité qui marche lentement. Paul Éluard pour les rêves qui protègent. Sénèque pour les larmes que l’on retient.
Et Sartre, en conclusion : « l’enfer, c’est les autres », mais seulement quand on n’a pas encore compris que l’on peut en sortir.
Beaucoup de Yasmina Khadra également, de Kateb ou d’autres comme Al-Majnun.
Une phrase de Némésis et une de L’Amante qui se répondent ?
Dans L’Amante :
Quelle tragédie,D’aimer si fort.Dans ce vide, pour toi, Je m’y jetterais.
Dans Némésis :
Tu paieras cent fois le tort que tu as commis,N’attends pas du Poète le pardon qui console.
L’une se définit par le regard de l’autre. L’autre se définit par elle-même.
Un mot pour vos lecteurs ?
Vos larmes ne vous appartiennent qu’à vous. Ne les donnez qu’à ceux qui savent les mériter.








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